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carre_jaune Le grand silence

Documentaire allemand (2006) de Philip Gröning sur la vie des moines de la Grande-Chartreuse (2h42). Premier prix Documentaire - Arte 2006 de l’"European Film Academy"

Pour tous ceux qui connaissent la Grande-Chartreuse, le fameux monastère situé au cœur du massif du même nom, ce lieu est entouré de mystère. Malgré les explications fort instructives qui se trouvent dans le musée annexe, la Correrie, le monastère proprement dit, enfermé par d’imposants murs et qui a, si on monte un peu dans la montagne, l’aspect d’un village-forteresse, reste enveloppé dans le silence. Dévoilant en partie ce mystère, le film de Philip Gröning est un événement. Il y a une quinzaine d’années, celui-ci avait sollicité la permission d’entrer dans la clôture stricte des chartreux pour tourner un documentaire sur leur vie. Après l’obtention d’une première réponse négative, il a fallu attendre quinze ans pour que l’autorisation lui soit accordée. Certes, cette autorisation était accompagnée de conditions draconiennes. Le réalisateur devait être seul, sans équipe technique, renoncer à tout éclairage artificiel. Enfin le film devait se passer de tout commentaire en voix off, ainsi que de l’utilisation de la musique, la bande-son se limitant à ce que les moines peuvent entendre : les chants des oiseaux, le bruit du vent, le son de la cloche, les chants à l’église et les lectures au réfectoire les jours de grande fête. Dans des occasions exceptionnelles, les moines parlent, mais il n’était pas question d’enregistrer leurs conversations. Il suffisait d’écouter l’écho de leurs voix et la vivacité de leurs répliques après des jours et des jours de silence complet. Philip Gröning a passé, ainsi, six mois de sa vie, en partageant la vie des moines, et il a ramené 120 heures de pellicule, réduites à 2h42 de film. Pour le spectateur qui n’est pas pressé, ce film le plonge au cœur d’un haut lieu de la spiritualité chrétienne qui compte presque mille ans d’existence.

Toutes les contraintes du tournage, en particulier l’enfermement du réalisateur dans le monastère, ont donné des fruits étonnants à l’écran. Philip Gröning a renoncé à toute explication et justification de la vie monastique. Il est un simple observateur du rythme de cette vie qui se passe dans l’observation de règles très précises. Il y a de longs plans sur la prière personnelle dans les cellules-maisons des moines, mais cela ne peut pas durer indéfiniment (un film a besoin de mouvement). La caméra observe, toujours discrètement, les appels à la prière dans l’église, tourne discrètement la messe, consacre aussi beaucoup de temps aux travaux manuels : couper du bois, faire la cuisine, distribuer les repas dans les cellules, jardinage, travaux plus spécialisés (le tailleur, le coiffeur). Le plus étonnant, ce sont les moments de récréation les dimanches et lors des grandes fêtes où l’on sent que le silence habituel n’a pas privé les moines de leur vivacité. Tout cela est montré un peu dans le désordre, parfois par images fugitives, et l’on comprend bien à quel point le travail de montage a été décisif, étant donné l’importance du matériel de départ. Avec des photos de qualité inégales, certaines images sont d’une sublime beauté, même si le côté esthétique n’était pas primordial dans le travail du réalisateur.

C’est un témoignage fort sur la vie contemplative dans un ordre à la tradition séculaire qui renonce, au départ, à l’explication et à la justification. Chaque spectateur doit faire l’effort de saisir le fondement d’un genre d’existence exceptionnelle, qui demande une vocation spécifique, où l’union avec Dieu est l’objectif prioritaire, chacun restant profondément uni à la communion ecclésiale.

Georges Collar


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